"L’artiste s’enfonce au plus profond du marais, traversant ses émotions à la recherche de sa nouvelle création. S’offre à lui, la vision d’un anneau divin, d’un miroir pour déesse. Il assemble blanches et roses fleurs en un collier, symbole unissant la matière et le spirituel. Mouvement de la vie animant les tout petits riens courant sur les pétales, au majestueux vent qui emporte, qui secoue et écoute s’ouvrir les cœurs. Les fleurs tournent sur l’eau comme une ronde de demoiselles encore innocentes de leur charme. Les belles déposées flottent délicatement, capturant au milieu d’entre elles un ciel orageux. Le cercle magique appelle esprits de la Nature et spectateurs à communier avec la lumière. Sortant de l’eau, l’homme purifié, l’artiste enchanté recul, tourne autour de son œuvre et trouve le meilleur angle de vue à nous offrir de cet instant éphémère qui a déjà rejoint l’univers."

 Lausanne, juin 2005    Anne-Laure

Interview sur l’Internaute magasine

"La nature m'offre sa toile et les tubes de couleurs"

 

Artiste inspiré du land art, Jean-Yves Piffard puise dans les richesses de la nature pour créer les motifs les plus improbables. Il rend ainsi un hommage très poétique à la planète, dans une démarche respectueuse et réfléchie.

 Puisez-vous directement vos idées dans la nature ou vous promenez-vous en ayant des images déjà préconçues de ce que vous voulez créer ?

J'ai une démarche plutôt spontanée même si maintenant certaines créations se ressemblent par leur forme ou le matériau utilisé. J'essaye de ne pas avoir d'intention et de me laisser surprendre par la nature. Je n'emporte pas d'objet avec moi pour les intégrer dans une installation. J'ai juste un sécateur, une corde, un clou pour tracer des cercles, un plastique pour protéger mes genoux, des sacs pour transporter des feuilles ou des cailloux… et mes appareils photos et mon pied, mais tout tient dans un sac à dos. La nature m'offre sa toile et les tubes de couleurs.

Comment êtes-vous tombé dans le land art ?

Je crée depuis environ 30 ans sous les formes les plus diverses. Etant autodidacte, je cherche par moi-même et me construis un parcours artistique au gré de mes différentes expériences. De la peinture en atelier, un monde intérieur plus tourmenté mais où j'utilisais déjà la nature sous forme de sable, de végétaux, de cendre, je suis passé à l'extérieur dans la lumière. J'ai découvert en l'an 2000 un artiste extraordinaire qui est un maître pour moi : Andy Golsworthy. J'ai eu envie de m'inspirer de sa démarche sans pour autant l'imiter, même si parfois je me suis inspiré de ses créations.

Pouvez-vous nous parler de cette forme d'art végétal ?

L'art dans la nature ou Land art est une forme très ancienne si je pense à nos ancêtres de la préhistoire et à l'art pariétal. Dans l'art contemporain, il y a eu dans les années 1950 un désir profond chez certains artistes, surtout aux USA, de sortir des modes conventionnelles de l'art galeriste en proposant des œuvres en pleine nature. Sur Internet il est assez facile de trouver d'excellents sites qui évoquent cette histoire artistique. Mon site l'évoque en partie. Le land art a de multiples facettes : installation dans la nature avec des matériaux industriels, transformation du paysage à grande échelle, prélèvement d'éléments naturels qui sont rapportés en intérieur, travail éphémère ou durable dans la nature.

 Littoral, forêt, rivière… vous pratiquez votre art sur tous les sites où la nature a droit de cité. Quel lieu vous inspire le plus ?

Je recherche plutôt le côté sauvage de la nature, peu importe l'endroit, j'aime tous les lieux. Je suis souvent seul quand je crée dans la nature. J'aime être tranquille pour mes créations et pouvoir les photographier sans spectateur. Je pense qu'il est également possible pour moi de créer en pleine ville, je n'ai jamais expérimenté cela mais lors d'un passage à Paris en 2006, j'ai pensé que ce serait intéressant d'oser le faire dans cette ville.

Quel message voulez-vous faire passer lorsque vous photographiez vos créations éphémères, qui vont disparaître une fois que les éléments de la nature, vent ou pluie, les auront effacées ?

Nous sommes de passage sur la Terre, nous sommes ses hôtes. La Terre ne nous appartient pas. En ce moment, l'homme l'utilise et détourne ses richesses de manière outrancière. Nous allons faire payer fort cher la note à nos enfants qui vont en hériter. Je ne crois pas un instant que la planète soit en danger comme on veut nous le faire croire, c'est seulement l'espèce humaine qui est en danger. Mon travail d'art dans la nature est là pour montrer à la fois l'aspect éphémère de ce monde et en même temps notre capacité à en témoigner et à garder la trace de ce passage avec les technologies de l'image. J'aime beaucoup cette notion de créer, de photographier et de partir en laissant la création à la nature qui reprend ses droits.

Etes-vous avant tout photographe ou artiste ?

Les deux ! La photo est actuellement le média qui me sert d'interface avec le public qui découvre mes créations. J'aime photographier mes installations et certaines installations ne peuvent avoir un rendu qu'au travers de la photo.

Vous êtes enseignant, essayez-vous de transmettre à vos élèves cet amour de la nature et cette façon de la célébrer ?

Pas de manière directe, j'enseigne dans le domaine de la santé, je suis infirmier de base et enseignant depuis 10 ans. Ce que j'enseigne, et que la nature m'enseigne, c'est le respect, la parole juste, la valeur de l'instant présent, la liberté.

internaute magasine

 

Article paru le 10 mai 2012 dans le journal internet  Fair Observer

http://www.fairobserver.com/article/une-oeuvre-dart-vivante

«  Jean-Yves Piffard makes ephemeral works of art which are formed from and within nature. He offers an insight into his creative process.

December 2007. I am on the Carnac site in Brittany, France. The Atlantic ocean is stirred up, and all around me the sand that lies uncovered by the outgoing tide is wrinkled and spreads out before me like a virgin desert, untouched by human steps. On the shoreline, algae form a red and brown carpet. Their upper layer is dry and covered up in places by sand that has been whipped about by the wind. Under this sandy crust the algae stay humid and sparkly in the winter sun. I plunge my hands in this strange and disturbing mass. The strong iodine smell mixes with the powerful smell of decomposition. The viscous and slimy surface may be off-putting at first touch; but the desire to take up and grasp this organic mass is overwhelming.

Each thing that exists invites creation: an untouched beach looking like Saharan dunes, the ocean which has spent an hour slowly encroaching the shore, the huge algae carpet and a sublime seafront pine forest as the backdrop which completes the picture.

It occurs to me to form an enormous spiral of algae and observe how the ocean will transform it with the flux and reflux of its waves.

In my backpack I always have huge bags at hand, so that I am able to transport what nature offers: snow, wood, stone, sand and this time algae. I begin by identifying the spot where I will lay out the algae. I dance my feet across the sand, tracing an outline to sketch the spiral. Then, bag by bag, I transport and deposit the algae to form a cord 50cm long and 30cm thick. The shoreline is 50m away; the algae are heavy, transporting them is tiring. The spiral gradually takes form while the ocean inexorably pursues its return. I need to hurry if I do not want to get caught up by the tides before I have finished.

At this point the second phase in my creation process begins: taking pictures of the scene. I work with a digital camera which I set up on a tripod. Through the screen I look at the spiral with a different eye; I am looking for angles and optimal light. I enjoy collecting the pictures; it is a gift from the universe that I can share with people. The ocean is here, my feet are getting wet and I am watching how the little waves gently lift up the curves of my algae spiral. The tide has arrived, my spiral has fallen apart and been swallowed up by the sea. The ocean has claimed its rights, it has accomplished its cycle, there is nothing left of my work.

For more than 10 years I have created works of art in nature: they melt away in the sun, they collapse, they blow away with the wind. Out of everything I have done, nothing remains. It is an ephemeral art, an art of the moment. When I create I am mostly by myself. I like being on my own to be in touch with nature. Photography is there to act as a witness to what is no more; it enables me to keep a trace of the creation. By exhibiting my pictures and via my website I maintain a connection to humanity, which I see as the principal meaning to my art: symbolic and emotional communication.

Our materialist and scientific world has completely separated us from nature. We use it as decor for recreation, we shamelessly exploit it for our industrial needs, and we destroy it for alimentary mass-production. Everyone knows this, and it cannot be ignored any longer. Every passing day marks a new ecologic disaster, a new catastrophe and moving closer to a point of no return.

By choosing to create with and within nature only, I wish, in a modest way, to get back in touch with this world, which nourishes me and enchants my soul. The miracle of nature is always there, it is omnipresent. We have been blinded by our consumerist habits and have developed a virtual view of the world. We voyage around the world whilst nailed to our TV or the screens of our phones.

I am aware that my pictures are also virtual by nature. I want them to help us to recover a connection and to return to our primary identity: the sacred dimension when man was connected to nature.

35,000 years ago in the Chauvet cave in Southern France Ardeche, humans proved the existence of this bond with nature by drawing the world's oldest images on the walls with charcoal and clay.

With my practice of land art, I do not wish to follow artistic or fashionable trends. I practice my art with the awareness that everything which surrounds me is sacred and that we too are sacred. Creating within nature means exploring a spiritual dimension that can’t be compared with the religions we know. We form a whole entity, and nature is entirely integrated within us. We eat and digest it, and it passes through our body in order to become immersed in our being, our soul and force of life.

My creative approach within nature makes me think differently about what I eat, drink or breathe and about the people around me. When I dive nude into it, having shaken off all the material gimmicks that clutter up my mind, only then do I take notice of its beauty, the beauty of which I am a part of. We are the reflection of the nature that we have transformed. When the earth, water and air have been polluted and sacrificed in the name of a money-driven world, we ourselves are polluted and ill and we are sacrificing future generations.

The earth is a living piece of art, let's take care of it!

Version Francaise (original)

Décembre 2007 je suis à Carnac en Bretagne. L'océan atlantique s'agite doucement  au loin, autour de moi le sable à découvert à marée basse est tout ridé et offre à mon regard un désert vierge, sans traces humaines. Sur le rivage, des algues forment un épais tapis brun et rouge. La partie supérieure est sèche et recouverte par endroits de sable que le vent a soufflé par-dessus. Sous cette croûte sableuse les algues restent humides et brillantes au soleil de l’hiver. Je plonge mes mains dans cette masse à la fois étrange et inquiétante. L'odeur d'iode est puissante, elle se mélange à des odeurs fortes de décomposition de la matière. Le coté visqueux, gluant pourrait être rebutant au premier touché, mais l’envie de prendre à bras le corps cette masse organique est plus forte que tout.

 Tout est en place pour une invitation à la création : une plage à découvert aux allures de dunes sahariennes, l'océan qui a commencé depuis une heure de remonter vers le rivage, l'immense tapis de débris d'algues et en arrière fond une sublime pinède de bord de mer qui vient compléter le tableau. J'ai l'idée de former une immense spirale avec les algues et de découvrir comment, avec  le flux et le reflux des vagues, l'océan va la transformer.

 J'ai toujours dans mon sac à dos de grands sacs pour transporter ce que la nature m'offre : la neige, le bois, la pierre, le sable et maintenant des algues. Je commence par repérer le lieu où déposer les algues. J'esquisse comme une danse, une trace sur le sable, avec mes pieds pour dessiner la spirale. Puis sac après sac,  je  prélève, transporte et dépose les algues pour former un cordon large de 50 cm et épais de 30 cm. Le rivage est à 50 m, les algues mouillées sont  lourdes, le transport est fatigant. La spirale prend forme progressivement, l'océan de son coté poursuit inexorablement son retour, je dois encore m'activer davantage si je ne veux pas être rattrapé avant d'avoir fini. Il arrive un temps où je décide que la spirale a suffisamment de force pour se poser dans le paysage.

Commence alors un deuxième temps dans ma création, prendre des photographies. Je travaille avec un appareil numérique que j’installe sur un trépied. Dans l’écran, je regarde avec un autre œil la spirale, je cherche les angles de vue, la lumière. J’aime ce temps de la récolte des images, c’est le cadeau que l’univers m’offre pour le partager avec le monde. L’océan est là, j’ai les pieds dans l’eau et je regarde comment chaque petite vague soulève doucement les courbes de la spirale d’algues. C’est marée haute, la spirale s’est disloquée et a fini par être engloutie. L’océan a repris ses droits, il accompli son cycle, il ne reste plus rien de visible de ce travail dans la Nature.

Depuis plus de 10 ans je crée des œuvres dans et avec la Nature, elles fondent au soleil, s’écroulent, s’envolent dans le vent. De tout ce que j’ai fait il ne reste rien. Un art éphémère, un art de l’instant. Quand je crée, je suis le plus souvent seul, j’ai besoin de solitude pour être en lien avec la Nature. La photographie est là pour témoigner de ce qui n’est plus, elle permet de conserver une trace de la création. Les expositions de mes photos, mon site internet me relient à la communauté humaine et c’est pour moi le sens premier de mon art, la communication, à la fois symbolique et émotionnelle.

 Notre monde matérialiste et scientifique nous a complètement séparé de la Nature. Nous l’utilisons pour nos loisirs comme un décor, nous la pillons sans vergogne pour nos besoins industriels, nous la détruisons pour la production alimentaire de masse. Tout cela vous le savez, vous ne pouvez plus l’ignorer, chaque jour qui passe signe un nouveau drame écologique, une nouvelle catastrophe, des points de non  retour. En choisissant de créer dans et avec la Nature uniquement, je cherche à renouer un contact modeste et respectueux de ce monde qui me nourri et m’enchante l’âme. Au pied de chaque arbre, aux bords des torrents, sur les plages à chaque instant le miracle de la Nature est là, bien présent. Nous sommes devenus aveugle par le consumérisme, nous regardons le monde virtuellement. Nous faisons le tour du monde rivé devant notre télévision, notre écran de téléphone. J’ai conscience que mes photos sont elles aussi bien virtuelles, je souhaite qu’elles invitent à retrouver un lien, une envie profonde de retourner dans notre identité première. La dimension sacrée quand l’homme était en connexion  avec la Nature.

 Il y a 35 000 ans dans la grotte Chauvet en Ardèche dans le sud de la France, des hommes ont su témoigner de ce lien profond qui l’unissait à la Nature en dessinant sur les parois de la grotte les plus vieux dessins du monde fait de charbon de bois et d’argile. Ma pratique du land art n’est pas là pour répondre à une mode ou une tendance artistique du moment, je pratique cet art dans la conscience que ce qui m’entoure est sacré et que nous sommes également sacrée. Créer dans la  Nature, c’est explorer une dimension spirituelle loin des religions du tout prêt à penser. Nous sommes un grand tout et la Nature est totalement intégrée en nous. Chaque jour nous la mangeons, la digérons, elle passe à travers notre corps pour devenir notre être, notre âme, notre force de vie.

Ma démarche créative dans la Nature, m’invite à changer mon regard sur ce que je mange, je bois, je respire, sur les personnes qui m’entourent. Si je me plonge nu en elle, débarrassé de tous mes artifices matériels qui encombrent mon esprit, alors je peux apercevoir sa beauté, la beauté de qui je suis. Nous sommes le reflet de la Nature que nous avons transformé, quand la terre, l’eau et l’air sont polluées, sacrifiées sur l’autel du monde de l’argent alors nous sommes pollués et malades et nous sacrifions nos enfants.

 La Terre est une œuvre d’art vivante, prenons en soin !  

 Jean-Yves Piffard

 Fribourg – Suisse – 20 avril 2012